• Dans la Maison  Dans la Maison

      C'est un film sur un adolescent qui écrit un livre sur ce qui se passe dans le film tandis qu'un professeur lui apprend à écrire ce qui se passe la maison, c'est à dire dans le film.

       Vu sous c'est angle, c'est ennuyeux.

      Aussi le cinéaste multiplie-t-il les mouvements de caméra et joue professionnellement avec les nombreux miroirs de la maison pour changer d'angle sans rajouter de suspense ni dépasser le niveau d'exaltation que provoque chez la ménagère de moins de cinquante ans la lecture d'un catalogue d'art moderne écrit par un communicant biélorusse.

      Il est vrai que ce n'est pas moindre des qualités de François Ozon, que de distiller l'ennui avec la subtilité d'un bouilleur de cru écossais, afin de mettre en valeur les répliques incisives de Fabrice Luchini, qui sont autant de gifles revigorantes jetées avec désinvolture et précision à la figure morne et téléravagée du spectateur de la classe moyenne, ravi de reconnaître son inculture et sa capacité d'apprentissage, sans être directement humilié. A cet effet le réalisateur précautionneux a spécialement prévu un comédien sur lequel chacun pourra projeter ses frustrations, ses hontes, sa mesquinerie et tout ce dont il est peu fier, un artifice psychothérapeutique indispensable pour dépasser les bornes de son savoir et s'ouvrir à la connaissance en toute humilité. C'est une agréable délicatesse envers un public peu enclin à admettre spontanément ses limites.

      Car Ozon est un pédagogue. Il sait que l'art d'enseigner passe non pas par la répétition (les apprenants sont rarement sourds et si c'est le cas, mieux vaut leur écrire) mais par la diversification des formes de transmission.
      Ainsi n'hésite-t-il pas à faire lire par une voix off un descriptif de l'action en cours, allant même jusqu'à faire entrer le narrateur dans l'image, au sein des protagonistes qui semblent ignorer sa présence, dans une subtile allégorie de la nécessaire projection du lecteur ou du spectateur à l'intérieur du récit pour une parfaite assimilation du message.
      Ceci est véritablement utile non seulement aux mal-comprenants universitaires qui forment le gros du public (qui est gros ?*) mais aussi aux mal-voyants qui pourront suivre sans peine l'action. On regrette l'absence de sous-titrages pour les mal-entendants mais il y a des audaces pour lesquelles la société n'est pas encore mûre.

      L'exercice est, il est vrai, délicat et ce ne sont pas les professeurs de français, confondus d'étonnement devant la créativité orthographique par laquelle les lycéens compensent leur manque d'imagination narrative selon un rapport officiel de la cour de récréation, qui me contrediront. Aussi le réalisateur ne ménage-t-il pas sa peine dans sa tentative d'explication des ressorts de base d'une bonne narration, écrite ou sur grand écran. Il filme avec hardiesse l'élaboration en temps réel d'un dessin illustrant le discours du professeur en train de présenter la construction du film qui va, dans les secondes qui suivent, suivre le cours exact de ce qui vient d'être prédit. C'est fou ! Sacrifier ainsi le suspense au profit de la pédagogie est une véritable preuve d'abnégation de la part d'un cinéaste dont on connaît et apprécie le goût pour la chute inattendue depuis 8 Femmes ou Swimming Pool.

      Selon David Lodge dans L'art de la Fiction1, « toute fiction raconte le passage de l'innocence à l'expérience ». C'est en gros le synopsis du film.
      Tout est dit.

      Aussi attardons-nous sur les acteurs, qui font tout le charme de cette œuvre, ou plutôt sur les actrices, c'est plus moelleux. 
      Emmanuelle Seigner a beau porter « le parfum si particulier de la femme de la classe moyenne » et les vêtements approximatifs qui vont avec, sa douceur et sa générosité ont de quoi troubler plus d'un adolescent et concurrencer les attraits qu'a, pour la majorité des mâles occidentaux une pizza froide devant un match de basket télévisé. Ce n'est pas rien.
     
    Kristin Scott ,Thomas est de plus en plus renversante de séduction naturelle, alliant la finesse d'humour d'une aristocrate anglaise quand le champagne lui monte à la tête, au regard alangui d'une star italienne amoureuse à l'heure où le soleil se couche sur les plages surchauffées de Capri, et à la voix envoûtante d'une chanteuse de jazz faisant swinguer la musicalité si particulière de la langue française quand celle-ci est écrite avec amour.
      Ce qui est le cas.
      Les dialogues sont ciselés avec une précision qui confère au subjonctif le plus imparfait la fluidité d'une chanson populaire. Les envolées didactiques flamboyantes y deviennent d'une simplicité limpide, comme si un génial tailleur de pierre avait pu associer la fulgurance du gothique à la pureté de l'art roman. C'est sans doute exagéré et absurde comme comparaison mais c'est trop rare en cette période de disette littéraire pour bouder notre plaisir linguistique car, comme le faisait remarquer, à la sortie du cinéma, une étudiante en lettres modernes au boutonneux enamouré qui l'accompagnait : cette langue, c'est trop top ! Elle avait visiblement, au cours de la séance, fait l'expérience qui renverse l'innocence.

      Ce film étant commercialisé sous l'étiquette thriller, les parents responsables se demanderont à juste titre s'il fait peur et si les enfants normaux de la présidence normale peuvent normalement le visionner sans être anormalement perturbés, c'est à dire préférer soudainement les haricots verts aux frites et Flaubert aux mangas japonaises.
     
    Les premiers résultats de l'étude clinique menée par les carabins de l'Université René Descartes à l'UGC Danton où ils passent leurs soirées donnent les résultats suivants.

      Les cancres peuvent s'aventurer sans risque de contagion excessive au plus près de cette œuvre. La contamination par les lettres nécessite un minimum d'agitation neuronale que l'état de para-somnolence chronique de ces individus ou la proximité d'un radiateur suffit à bloquer.
     
    Les fayots du premier rang, plongés dans une vaine tentative de décryptage des installations porno-politico-satiriques de la galerie d'art tenue par Kristin Scott Thomas seront eux aussi exempts de séquelles mesurables, tant la poésie requiert une sensibilité incompatible avec l'hypertrophie du cortex latéral droit caractéristique des chouchous.
     
    Le gros de la troupe (qui est gros?*), situé entre ces deux extrêmes, sera sans doute choqué et potentiellement sujet à des accès de Prousterie aiguë ou de Racinite Alexandrine dans les semaines suivantes, mais la résilience dont cette majorité a toujours fait preuve face à l'intellectualisme rampant au cours des siècles, et qui est la seule explication valable à la survie de l'espèce humaine et à son degré actuel de développement non-violent, cette résilience, donc, lui permettra de passer le cap sans d'autres conséquences que les habituels boutons d'acné, un dégoût passager du coca et du portable pouvant faire croire à une anorexie consumériste qu'une cure de TF1 résorbera rapidement, et dans les cas les plus graves, le port abusif d'un T-shirt « I love Céline » made in China, qu'un simple tour de lave-linge réduira à des ambitions plus réalistes sous la forme d'un bandana « I love machine », compréhensible par tous.

      Aucun danger, donc, les parents peuvent rester sereins même si ce ne sont pas des aigles**, nul ne frémira dans ses chaussettes, nul synapse ne sera frappé de stupeur et toutes les familles de la classe moyenne finiront à la pizzeria du coin, sans craindre que ne pénètre Dans leur Maison une ombre imaginaire ou même un nombre imaginaire qui, scrutant leur vie sans honte les manipulera cyniquement dans le seul but d'en tirer un livre ou un film ou …
     
    Tiens, ça me fait penser à autre film avec Luchini, La Discrète, dans lequel un éditeur manipule un romancier peu talentueux pour etc. C'est fou.

    Courez voir ce film si vous aimez vous faire chatouiller les oreilles par une langue inhabituelle.
    Courez le voir si vous croyez encore à l'innocence des enfants.
    Courez le voir si la peur vous fait rire ou si le rire ne vous fait pas peur.
    Mais dans tous les cas, n'oubliez pas de lire, c'est le seul antidote à l'absence.

    Pégéo, un soir où la pluie était plus triste que la nuit.

    *Obélix parodiant Gérard Depardieu pour faire rire les enfants. Ça marche à tous les coups. 

    ** Mon inspiration file au vent mauvais quand l'automne sonne à la porte de l'hiver et que le jour ressemble de plus en plus à la nuit, alors je cite Pierre Desproges pour éviter de croire en Dieu sur un coup de tête ou de vendre mon âme au diable sur un coup de Beaujolais et aussi pour faire mon intéressant. Redde Caesari quae sunt Desprogibis.

    1. David Lodge, L'Art de la Fiction, Rivages, Paris, 1996 pour l'édition française. Remplace avantageusement et à peu de frais plusieurs professeurs de français avec en plus une pointe d'humour anglais catholique (une rareté !) qui donne l'impression que c'est le lecteur qui est intelligent.

     


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  • Cherchez HortenseCherchez HortenseCherchez Hortense

     

    Dieu, mais que Marianne était jolie, quand elle avait les traits de Brigitte Bardot et chantait Liberté, Joie de vivre et Générosité. C'était sans doute un leurre mais il avait de la gueule.
     
    Aujourd'hui, elle s'appelle Hortense et a le sourire carnassier d'un vieillard jaloux de ses privilèges, qui siffle Internement, Dépression et Rapacité dans les salons chargés d'ors et de tableaux aristocratiques des palais de la République inaccessibles aux citoyens, que hantent les nouveaux Fouquet, les anciens Talleyrand et les éternels saigneurs d'une démocratie d'illusions dont le peuple adule les people comme les serfs vénéraient « Not' Bon Maître » avant que Marianne ne s'en mêle justement. C'est toujours le même leurre, le sex-appeal en moins.
     
    Présenté comme ça, c'est triste. Depuis que les bouffons ont remplacés les rois, on ne peut plus couper des têtes sans passer pour un pisse-froid dénué d'humour et le peuple s'ennuie.

    Comment donc s'amuser des puissants tout en gardant les mains propres et son droit au logement dans les quartiers huppés de la capitale ?
     
    C'est ce que tente de faire Pascal Bonitzer dans Cherchez Hortense, dernier volet de la trilogie bien-pensante de l'IFA* entamée avec Le Havre et Les Invités de mon Père au sujet de ce concours d'élégance que se livrent la gauche et la droite dans l'art de refouler les sans-papiers. La tache est ardue car si les élites prêtent à rire, c'est au taux de l'usure et les producteurs renâclent à de telles aventures.

    Heureusement, Œdipe et Cupidon, les deux auxiliaires préférés du Grand Pervers, sont toujours disponibles pour mettre un peu d'animation dans le quotidien ronronnant des quadragénaires hésitant entre finir leur crise d'adolescence et parier sur la météo de leur premier jour de retraite.
     
    L'orgueil du mâle et la fierté virile n'étant plus des ressorts avouables, condamnés qu'ils sont par les psychologues de Biba et les vendeurs de cosmétiques masculins, seuls l'amour d'une femme et la haine du père sauront faire sortir Damien de sa coquille et le forcer à grandir, grâce à un engagement libre et généreux dont l'exemplarité est telle qu'on se demande pourquoi les héros sont toujours aussi rares. Oui, pourquoi au fait ?
     
    Parce que, comme le démontre Pascal Bonitzer dans cette œuvre un peu moins haletante qu'une octogénaire asthmatique lorsqu'elle aborde le cinquième palier les jours de panne d’ascenseur, ce n'est pas la volonté qui fait le héros, c'est le hasard.
     
    Pour réussir dans cette voie, il faut une bonne dose d'inadvertance voire même d'aveuglement et Damien, spécialiste des chinoiseries incompréhensibles pour le cartésien moyen, n'en manque pas.
     
    Certes, avoir une relation tendue avec un père haut-fonctionnaire, être coincé entre une femme en partance et un fils qui, lui, se rebelle avant d'avoir une calvitie, et fréquenter des loosers intellos dépenaillés, ça aide à combattre l'illusion qu'un volontarisme forcené est la clé de la réussite.
     
    Mais découvrir à 40 ans que le dit père est homosexuel, c'est plonger tout droit au cœur du conflit Sartre vs Freud et douter de sa raison d'être, en tant que fils, que père et qu'esprit sain, un coup, pour un orientaliste de la rive gauche, à préférer le saké au Zen, changer d'idiome et s'enflammer pour une Serbe pétillante de rêves altruistes et de désir d'amour, les seuls luxes abordables quand on est démuni.

    Tout est dit.
     
    C'est donc par inadvertance que Damien - alias Jean-Pierre Bacri, le front le plus ridé de sa génération - qui  séduira Aurore, tuera le grand homme, quittera sa femme et ses amis. C'est par inadvertance qu'il endossera le costume élimé, la barbe de trois jours et le regard atone du héros solitaire, méconnu et un peu pathétique que le cinéma français aime à promouvoir par pur antiaméricanisme primaire.
     
    C'est sans le vouloir qu'il atteindra ce sommet de l'évolution qu'est le citadin équilibré et discrètement anarchiste, que tous les parisiens rêvent de devenir chaque fois qu'ils aperçoivent des visages grimaçants les narguant du haut de la passerelle reliant le Conseil d'Etat à la Comédie Française, sans pouvoir distinguer qui du saltimbanque ou de l’énarque est le plus absurde. 

    Mais Cherchez Hortense n'est pas qu'une comédie romantique doublée d'une drame œdipien. C'est aussi un film engagé qui dit tout haut ce que les français évitent de penser tout bas car chez ces gens-là, on ne pense pas, madame, on ne pense pas, on digère.

     C'est un film courageux, qui aborde les vrais problèmes de la France, patrie non pas des Droits de l'Homme mais de l’Existentialisme, cet humanisme post-résistant, suite logique du Je-pense-donc-je-suis et précurseur de l'angoisse subséquente qui assaille les téléspectateurs et les internautes lorsque, l'écran éteint, ils mesurent l'éternité qui s'est écoulée depuis la dernière connexion consciente de leurs neurones, au point de douter de leur existence et de l'utilité de se brosser des dents devenues inutiles à force d'avaler de la bouillie et des couleuvres aux couleurs de Danone ou de Coca-Cola.

     Le vrai problème, dénoncé par l'auteur avec une audace dont on ne croyait capables que les sous-préfets à la retraite, ce n'est pas le traitement scandaleux des sans-papiers, la main mise de l'aristocratie administrative sur le pouvoir, ou la transformation des librairies désertées par une jeunesse texto-isée en lieux de rencontres amoureuses. Non, c'est la tendance renforcée des français à se gratter l'occiput à la recherche des poux du grand-père et à se demander, au comptoir des Trois Faisans, si l'existence précède l'essence, alors que la misère qui a déjà boulotté les banlieues se rapproche dangereusement de la Madeleine et qu'il faudrait se bouger un peu si l'on veut sauver Fauchon. Pour Hédiard c'est trop tard, le Qatar s'en empare.

     Révoltez-vous ! semble chuchoter l'auteur de peur que son fils ne l'entende. Affrontez la réalité, la police, vos angoisses existentielles et pourquoi pas les chauffeurs de taxi parisiens, qui sont à la fraternité ce que les diatribes d'Eric Zemour sont à l'intelligence : un faire-part de décès.
     
    Réveillez-vous, épousez une cause noble et une jolie femme ! Isabelle Carré par exemple, qui fait très bien la Serbe aux yeux malicieux, aux pommettes craquantes et au sourire assez fougueux pour convertir un technocrate de l'Intérieur aux joies des débauches apatrides.
     
    Devenez un héros, même discret. Surtout discret, ça vous évitera de passer sur M6 à l'heure où, dans les étables bien rangées, les écrans s'illuminent du sourire ébahi des adorateurs du néant.

     Si vous croyez encore que les convenances sont une alternative possible au bonheur courez voir ce film, il ne vous apprendra rien mais vous donnera bonne conscience pour quelques euros.
     
    Si vous aimez la nourriture japonaise et d'une manière générale les bidules mous et tièdes qui ne caleraient pas la dent creuse d'un Chihuahua, courez voir ce film, il vous fera revenir à une conception plus saine et plus franchouillarde de la gastronomie.
     
    Si vous êtes de gauche, soyez prêts à perdre vos illusions et si vous êtes de droite à pleurer sur l'inutilité de vos convictions. Les centristes continueront à sourire dans leur coin, ce qui est un paradoxe mais c'est leur fond de commerce.
     
    Les abstentionnistes patentés pourront quant à eux rire aux répliques incongrues de Claude Rich, ce qui est une manière élégante de ne pas prendre parti tout en prenant son pied.

     Pégéo, un jour où les Roms avaient morflés en silence
    un peu partout en France.

     * Internationale du Film Anticapitaliste. Voir Le Havre, El Chino, Bullhead et Querelles.


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  • Du vent dans mes molletsDu vent dans mes molletsDu vent dans mes mollets

    Comme le signalait Henri Laborit dans l'Eloge de la Fuite, le problème c'est qu'on confie l'éducation des enfants à des adultes. Pire, ce sont en général leurs parents qui s'en chargent ! Comment s'étonner alors qu'ils ne passent le reste de leur vie à se débattre, dans un tintamarre de casseroles solidement accrochées à leurs névroses, pour exister malgré tout, entre des interdits rassurants et des désirs honteux qui ne sont même pas les leurs.
     
    Heureusement, certains ont la chance d'avoir été emmenés dès leur plus jeune âge chez la psychologue par une mère inconsciente de son propre désir de thérapie, mais qui permit ainsi à sa progéniture de valider son intuition première : « Ils sont fous ces adultes », et de dépasser ainsi le stade de la culpabilité inhérente à la sujétion à l'amour parental par un bras d'honneur libérateur, auquel leur aspect potelé confère une innocente apparence, alors qu'il s'agit bel et bien d'une révolte salutaire. Peu de parents savent d'ailleurs en tirer parti pour leur apprendre l'autonomie par le travail, la confection de tapis de soie par exemple, ou tout autre activité dans laquelle leurs doigts menus et leurs yeux perçants feront merveille.

    Ainsi, grâce à ces séances de garderie médicale, Agnès Jaoui, mère juive un peu empâtée mais pas tout à fait caricaturale, trouve-t-elle l'équilibre nécessaire à l'épanouissement de sa fille Rachel sans avoir besoin de régler son compte à sa propre mère ni de prendre un amant, un tour de force que seuls une profonde apathie et un abus de boulettes de couscous permettent de réaliser sans danger imminent pour l'entourage.
     
    Et le père dans tout ça ? Comme c'est Denis Podalydès qui l'interprète, on sait d'emblée qu'il a lui même oublié de grandir mais qu'il finira en héros d'une manière ou d'une autre parce que c'est toujours ainsi dans les livres de la bibliothèque verte dont il se dispute encore la possession avec son frère. Tandis que Rachel apprend la vie en espionnant sa maîtresse d'école dans ses ébats extra-conjugaux, il bricole chez (chez, pas dans, je vous en prie) la sublime Isabelle Carré, dont la voix à tomber par terre et le regard à transformer un cénobite en cheval fougueux lui font passer de bonnes soirées, mais sans exagération, parce que l'action se passe en 1981 et que si la rose était éclose, la couvrir de baisers demandait déjà une imagination que l'on trouve rarement chez les cuisinistes dont il - le père, suivez un peu – a embrassé la profession, faute de mieux.

    De quoi parle ce film dont les couleurs sont issues de la palette de Smoby et les clins d’œil en arrière plan semblent dus à la malice de Bruno Podalydès à son époque tintinophile ?
     
    De l'enfance ?
     
    De la résilience extraordinaire des moutards qui jamais ne sombrent dans la dépression malgré l'acharnement conjoint d'une école adepte du formatage et du gavage insipide alliée aux préceptes anti-individuation très en vogue ces derniers milliers d'années dans les familles des deux hémisphères (terrestres, pas cérébraux, une famille n'a pas de cerveau puisque c'est une cellule mononucléique) ?
     
    De l'inépuisable joie de vivre d'une progéniture encore imberbe qui ne tardera pas à devenir ingrate par nécessité, ne pouvant même soupçonner ce qu'elle a reçu, comme l'écrivait si bien Théodore Monod à ses parents ?
      De la tragédie exaltante qu'est cette période où s'entremêlent les découvertes époustouflantes, les pertes incommensurables, l'apprentissage des bêtises interdites et de la bêtise essentielle, distinction indispensable pour passer du statut d'animal libre à celui d'être humain ?

      De la difficulté à rester adulte quand les enfants s'amusent à écrire sur les murs et qu'on a oublié pourquoi on n'a plus le droit d'en faire autant ?
     
    Des poupées et divers déguisements en tant qu'objets transférentiels de traitement de la transmission des névroses parentales à caractère œdipien au fond des placards, dressings et autres recoins sombres, symboles du rassurant giron maternel en lequel tout était encore possible malgré le dérangement récurrent de papa qui déjà se sentait exclus et ne savait où se fourrer ? (Je vous en prie !)

    Non, ce film inclassable, trop cru pour être destiné aux enfants, trop tendre pour être apprécié par des adultes encore vigoureux de corps et d'esprit, est en fait une version érotique des délires de Madame Dolto quand elle attendait dans sa cuisine, un goupillon à la main et un verre dans le nez, que son mari rentre chez elle (notez le chez) tandis que son fils se faisait secouer par Orangina*, ce qui leur laissait toujours assez de temps pour mettre le couvert en toute intimité avant que la bouilloire s'échauffe et siffle le coïtus interruptus.

    Tout est dit. Dans le non-dit.
     
    De l'érotisme trouble de la maîtresse d'école en Barbie quadragénaire attirant les pures infantes qui lui sont confiées sur la voie de la consommation de la pomme, du jus de carotte, des poupées de marque aux attributs féminins surdéveloppés et autres réjouissances symboliques d'une sexualité soumise au marketing, à la fraîcheur éblouissante de pureté d'une Isabelle Carré libre et sensuelle, dont les ongles de pieds peints aux couleurs d'une prairie parsemée de pâquerettes rendraient végétarien un éleveur texan, tout ce film n'est qu'une exaltation sournoise de la vitalité charnelle  à la base de toute personnalité saine, c'est à dire de personne à en croire les psys, en dehors de quelques représentants bientôt à l'agonie de peuplades quasi éteintes car pas encore assez civilisées pour tuer pour s'amuser ou s'interdire de se faire plaisir à mains nues.

     
    La présence des deux fillettes - héroïnes étourdissantes de justesse et de drôlerie qui, hormis quelques écarts de langage qu'on aimerait bien se permettre nous aussi, restent d'une innocence acceptable même des familles les plus pudibondes des Yvelines - est certes une efficace mascarade qui pourrait tromper le spectateur un peu trop prompt, dans sa bienveillance innée, à ne voir de malice dans cette œuvre gentillette, mais en aucun cas les lecteurs avertis de ces chroniques, du moins ceux qui ont eu assez de souffle pour tenir jusqu'ici.

    Que voit-on réellement dans ce film ? Analysons cliniquement les images.
     
    Les mains se frôlent, les regards se caressent, les rideaux rouges faussement pudiques frémissent de volupté dissimulée, la pulpe d'un index féminin effleure le manche d'un fouet à Chantilly, la table de la cuisine vibre dans la vapeur d'un air surchauffé et la flûte à champagne déborde d'une mousse pétillante et sucrée.
     
    Et l'on voudrait nous faire croire que c'est un film tout public ?

    Pendant ce temps, la gamine laissée à sa solitude et ses ignorances déshabille Ken et Barbie pour voir comment c'est fait, puis finit par trouver la position idéale de ces deux-là une fois débarrassés des oripeaux qui cachent leurs différences complémentaires, face à face, nus, en train de s'engueuler, comme il sied à tout couple ayant survécu à l'épreuve du cul tourné.
      Et l'on voudrait nous faire croire que les enfants sont innocents ?
      Que nenni ! Cette œuvre dissimule sous une apparente légèreté teintée d'un soupçon de psychologie familiale une véritable apologie d'une libération outrancière des mœurs.

    Oui, ce film est une incitation à la débauche. La vraie. Celle de la vie qui submerge l'ennui, engloutit dans le rire l'étroitesse ridicule des règles de bien-séance, hypertrophie les cœurs et gorge les muscles d'un désir d'exploration, de liberté et d'envol au point de les  faire céder au vent qui souffle dans les mollets des enfants, celui-là même qui portait les semelles de Rimbaud.

    Courez voir ce film si votre mère a été trop maternelle, votre père trop bricoleur, vos instituteurs trop institutionnels ou vos vacances insuffisamment riches en batailles de gadoue.
     
    Courez voir ce film si votre enfance trop permissive vous a privé du goût acidulé de l'interdit brisé et de la fierté un peu rude d'avoir accepté la punition en serrant les dents, car sans elle votre acte eût été sans valeur et votre liberté seulement une moitié de conquête.
      Courez si vous avez oublié le picotement des fourmis dans vos jambes quand le soleil brille et que le repas dominical s'éternise.
     
    Courez sans avoir de raison, vos jambes, elles, en auront.

    Vous pouvez aussi vous aimez, c'est tout aussi efficace d'un point de vue cardiovasculaire mais un peu vieux jeu.

    Pégéo, un jour où la nostalgie pleuvait sur Paris.

     

     * Carlos chercha toute sa vie à compenser l'absence médiatique de son père par une extraversion paillarde dont les origines sont à chercher dans le tiroir de gauche de la cuisine familiale où Maman cachait ses envies secrètes.


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  • Camille redoubleCamille redouble PDFCamille Redouble

     

      C'est la fin de l'année et pour fêter ça Camille se fait trancher la gorge par un boucher reconverti dans le lifting low-cost. Ça ne lui réussit pas vraiment et c'est toute enchifrenée qu'elle rejoint un appartement de moins en moins conjugal et de plus en plus délabré. Heureusement elle compense les litres de sang perdus par une quantité équivalente de whisky, qui comme chacun sait, signifie eau-de-vie chez les ploucs anglophobes et les médecins de Neuilly. Elle retrouve aussi sec une vitalité débordante, manifestée, lors du défouloir rituel de la Saint-Sylvestre, par de furieux coups de fouet capillaires dont l'énergie agressive suffirait à faire fuir le boson de Higgs de l'autre côté du big bang. Au fond d'un verre de la noble boisson, elle tombe sur La part des anges et s'envole pour le paradis du passé malléable, de la vie à géométrie variable, des univers parallèles où tout est possible à condition de vraiment savoir ce qu'on veut et d'être gentil avec ses parents, ses amis, ses profs, Dieu et les horlogers métaphysiques, ce qui finalement ne change pas vraiment de ce bas-monde. C'est bien la peine de courir la mort pour en arriver là.

       On ne change pas le passé, seulement le regard qu'on porte sur lui. L'histoire de Camille, révélée dans sa grandiose insipidité dès le début du film, ne changera pas et c'est donc ailleurs que réside l'intérêt de ce film qualifié de majeur par France Inter - mais c'est un repaire de bolcheviques qui lit Télérama comme Benoît XVI récite ses propres encycliques ou Kerviel adule les cours de la bourse, alors méfions-nous de leurs jugements hâtifs empreints des a priori en vogue dans les café bobos de la Bastille.

       Sous les fallacieuses apparences d'une comédie moralisante proche de l'auto-fiction psychanalytique, c'est à dire d'une escroquerie intellectuelle qui consiste à faire payer sa thérapie par les spectateurs, Noémie Lvovsky dépasse le genre et invente le Film Glauque, à mi-chemin entre le gore B.C.B.G et la comédie pour adolescents dont American Pie et Les Sous-doués resteront à jamais les fleurons incontestés.

      Nul doute qu'en cette époque de nombrilisme exacerbé et de maturité retardée où la crise d'adolescence se fait à quarante ans, où chacun se débarrasse en direct sur son blog de ses complexes boutonneux à grand coup de fantasmes sexuels retenus touchants de naïveté, nul doute que ce style fera florès dans les mois qui viennent. Cela promet des festivals de Cannes dominés par des réalisateurs adipeux glosant, l’œil humide de tendresse pour eux-mêmes et les lèvres gercées par un éternel sourire d'humble auto-satisfaction, sur leur déboires d'adolescents, dont il viennent enfin de comprendre la banalité existentielle et qu'il leur semble urgent de faire partager au monde, des fois que celui-ci soit peuplé d'êtres moins intelligents qu'eux. On s'en réjouit d'avance. On va enfin pouvoir passer le mois de mai en Sibérie sans avoir mauvaise conscience.

      Noémie Lvovsky est en effet la digne représentante de la génération Casimir, celle des adulescents branchés non-prolétaires qui n'en finit pas de digérer le Gloubi-boulga de ses tendres années, se trémousse sans honte sur un tube de Tears for Fear* et ne sait toujours pas draguer autrement que sur Dreams are my Reality**.

      C'est donc très logiquement, dans un processus de conscientisation totalement freudien, que Camille retourne dans le passé, pour y revivre et éventuellement changer ses seize ans, non pas en tant qu'adolescente, mais bel et bien dans le corps et le cerveau de la quarantenaire à la féminité généreuse qu'elle est devenue.

      Evidemment, les autres personnages, restés bloqués en 1985 - époque à laquelle n'existaient ni internet, ni le téléphone portable et où les voyages spaciaux-temporels étaient réservés à une élite mystique menée par Jean-Claude Bourret - la voient dans la fraîcheur de ses seize printemps, ce qui est une frustration permanente pour le spectateur un tant soit peu esthète qui doit, lui, se contenter de regarder l'égorgée flapie de la Saint-Sylvestre affublée de chandails bigarrés trop mous pour engendrer la moindre velléité de gaudriole.

      Et c'est bien sous cet aspect-là que la réalisatrice donne toute sa dimension au terme de Film Glauque dont elle pourra orgueilleusement porter la maternité lorsque ce genre aura son propre festival au Palace*** ou du côté de Lacan-les-mines.
      En effet, toute la finesse de cette œuvre repose dans la duplicité de Camille qui trompe, dupe et manipule son monde avec un manque de scrupule éhonté que l'on ne trouve d'ordinaire que chez les politiciens les plus réputés ou les journalistes les moins avinés. La perversité de l'héroïne, renforcée par son expérience de la vie et sa connaissance du futur, est absolument sans limite. Seule compte pour elle sa volonté égoïste de changer le cours des choses, peu importe les souffrances de ses parents ou les psychoses que cela engendrera chez ses proches. Elle ira même jusqu'à dévoyer sexuellement un lycéen pubère dans une scène qui, dans tout autre film, serait hautement condamnable tant est immoral son anti-érotisme, dont le parfum de jouissance avortée est au plaisir de la chair ce que le graillon est à la haute cuisine.

      Tout est dit.
      Rien ne changera sauf Camille, ce qui est la preuve d'une perlaboration1 aboutie quoique laborieuse et il ne nous reste plus qu'à en faire autant pour rentabiliser le prix de notre place de cinéma.

      L'extrême justesse de Jean-Pierre Léaud en gardien du temps, de Denis Podalydès en gardien des souvenirs et de Samir Guesmi en gardien de l'amour distille de voluptueuses bulles de fraîcheur qui, délicieux contre-points de simple humanité, mettent en exergue l'escroquerie fondamentale de l'héroïne, qui finirait par devenir attachante tant elle est habile à se faire passer pour une victime, à laquelle il faut bien avouer que nous ressemblons suffisamment pour nous identifier.
      Heureusement, pour contrebalancer la déception du cinéphile innocent qui croyait se rincer l’œil sur les formes aguichantes et la peau soyeuse de jeunes filles en fleur comme il est d'usage, du moins à Hollywwod, dès que l'on aborde les sweet sixteen, Judith Chemla se livre, au bord d'une piscine, à une danse érotique mémorable de naïveté qui compense un peu sa frustration légitime de ne plus voir Béatrice Béjo au générique depuis déjà trop longtemps.

      Doit-on courir voir ce film si l'on a déjà résolu sa crise de la quarantaine ?
      Si l'on est capable d'allier l'humour à la compassion en lisant les œuvres complètes de Jung un œil sur l'Origine du Monde, aucun risque majeur n'est à craindre. Les adulescents toujours en possession de reliques vestimentaires des années 80 seraient cependant bien avisés de se faire accompagnés par leurs enfants afin de prévenir le déclenchement d'un épisode dépressif d'auto-apitoiement dont le ridicule pourrait renforcer leur tendance à ne pas sortir du 11ème arrondissement.

      Le reste de la population peut assister à la projection sans crainte de se décrocher la mâchoire, que ce soit par rire ou bâillement, à condition de ne pas oublier qu'il s'agit d'un film d'auteur, fait par elle, avec elle, pour elle, alors restez humbles et respectueux, même si vous l'appréciez.

    Pégéo, un jour qu'Hortense était en avance.

    * Tears for Fear : Célèbre groupe pop qui permit aux jeunes gens de croire qu'ils savaient danser et qu'eux-mêmes savaient chanter. Rares furent dans les années 80 de telles communions dans l'erreur d'un groupe avec son public. D'habitude, seuls les braillards restaient ignorants de la réalité.

    ** Dreams are my reality : Chanson de Richard Sanderson dégoulinante de guimauve au point de ralentir la rotation des disques ce qui fit prendre pour un slow magique ce qui n'était qu'une parodie syncopée de l'horloge parlante.

    *** Le Palace : Célèbre lieu de festivités nocturnes très parisiennes, fort réputé dans les années 80 pour son manque de rigueur morale et le mauvais goût de son décorateur, surtout quand il transpirait.

    1 Perlaboration : action du percolateur à souvenirs sur les neurones ou, plus prosaïquement, achèvement d'une thérapie incluant la compréhension de ce qu'on y a découvert. Dommage, le mot était joli.

     


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    Adieu BertheAdieu Berthe  Adieu Berthe
      Ou l'Enterrement de Mémé

    Adieu Berthe marque le grand retour du thriller à la française sur les écrans. L'intrigue est simple et ce n'est pas la moindre des qualités de ce genre qui connut ses heures de gloire avec Mon Oncle, honteusement plagié par Francis Ford Coppola sous le titre Le Parrain.

    Sous le prétexte fallacieux, quoique hygiénique, d'enterrer une grand-mère aussi fanée qu'un coquelicot grillé par la canicule et les averses de lisier, Armand prépare l'élimination conjointe de sa femme et de sa maîtresse en mettant en concurrence deux entreprises de pompes funèbres. La vraie Mémé a depuis si longtemps disparu des mémoires que nul portrait n'en reste. Chaque croque-mort pourra donc se mettre sous la dent un cadavre faussement rebaptisé Berthe et tout le monde n'y verra que du feu lors de la crémation. Ou alors c'est à n'y rien comprendre. Ou que Berthe n'était pas celle qu'on croyait. Allez savoir avec les vieux, ils se ressemblent tous.
    Indécis et influençable comme la plupart des héros des frères Podalydès, Armand devra faire face au machiavélisme d'une belle-mère acariâtre associée à l'un des margoulins de la finitude, et se dépasser pour trouver enfin la quiétude et, qui sait, la paix éternelle.

    Tout est dit. Et pour une fois en peu de mots.
    Le lente descente aux enfers du héros en proie à ses doutes métaphysiques, auxquels une nécessaire cruauté confère des accents Nietzschéens sur un air d'Emilio Bouglionne, n'est pas, en effet, le principal propos de cette œuvre ambigüe. La véritable intention des auteurs est de nous confronter à ce choix quotidiennement repoussé au nom de l'efficacité industrieuse de nos vies entièrement tournées vers la performance, financière le jour, sexuelle la nuit (sauf pour les prostituées, qui seules savent associer les deux dans une union charnelle du prolétariat et du sport de haut niveau) ; ce choix cornélien et néanmoins ubuesque qui se présente à nous dès notre premier hochet et reste pourtant une source infinie de procrastination tant le sujet nous effraie : Que choisir pour en finir ? La couche en chêne rouge ornée de bandes fluos avec un petit élastique là et des poignées invisibles comme sur les poubelles italiennes ? Ou l'urne thermostatée en inox brossé avec un anneau en latex rose pour les filles, bleu pour les garçons et jaune à paillettes pour les indécis ?
    Autrement dit, doit-on préparer sa fin au risque de passer de mode avant de passer tout court ou bien laisser le mauvais goût des autres s'en emparer comme il le fit de chacun de nos anniversaires ?
    Ni l'un ni l'autre, répondent les auteurs avec une détermination fraternelle, libertaire et égalitariste avant d'entonner le chant des anarchistes paillards : Vivons heureux en attendant la mort.

    Oui, « Vivons heureux en attendant la mort ! » clamait Desproges en constatant que si le chat n'était plus sur les genoux de Mémé, c'est sans doute qu'elle était déjà froide.

    Est-ce pour autant une raison de s'en prendre à l'honorable corporation des croques-morts qui, à l'instar des boulangers, ne manquera jamais de pain sur la planche tant qu'il y aura des hommes pour faucher les blés et du blé pour faucher les hommes ? D'ailleurs, n'est-ce pas dans les vieux pétrins que l'on fait les meilleures bières ?
    N'ont-ils pas eux aussi le droit d'être innovants et d'utiliser les dernières évolutions en matière de technologie et de marketing pour pimenter l'adieu aux hommes d'un dernier éclat de joie, de quelques explosions de couleurs guillerettes, de féérie et de magie, qui rappelleront plus tard aux enfants devenus grands comme on s'était bien amusé le jour où Mémé s'était fait la malle dans une pirouette pyrotechnique époustouflante, juste avant les petits-fours ?
    Quelle lâcheté que de tourner ainsi en dérision le mercantilisme créatif des travailleurs de la mort sans lesquels nos corps sans âmes ne seraient que des dépouilles malodorantes dépourvue de la moindre dignité esthétique !

    Il semblerait bien que, malgré leur éducation versaillaise, les frères Podalydès soient eux aussi adhérents de l'IFA*. Dieu que c'est regrettable et que ce regret est éternel !

    Comme tous les adversaires primaires du capitalisme, qui seul, rappelons-le, permet d'associer l'injustice à la bonne conscience dans l'adoration du progrès, différenciant ainsi l'homme moderne de la femme de Neandertal ; comme tous ces artistes pusillanimes qui associent - à juste titre, certes, mais qui s'en soucie - la croissance financière à la régression mentale, ces deux-là sont avant tout des nostalgiques d'une époque qu'ils n'ont heureusement pas connue, sinon ils applaudiraient comme tout le monde chaque fois qu'un enfant asiatique présente fièrement à son maître la paire de chaussures qu'il vient d'achever et qui accueillera si confortablement les pieds occidentaux rétifs aux semelles de bois.
    Les frères compères ne sont finalement que des enfants qui refusent de grandir et s'enferment depuis leurs premières bobines de Super 8 dans un univers naïvement coloré, tendre et surprotégé, issu de la bibliothèque verte et des albums de Casterman qui inspirent l'essentiel de leurs décors. Cette admirable Malle des Indes aux rayures bleues et blanches, par exemple, qui permet toutes les régressions, tous les tours de magie et, par extension, toutes les disparitions mystérieuses et néanmoins définitives. Plus fort que le Mystère de la Chambre Jaune, Adieu Berthe nous permet de retrouver cet agréable mélange d'illusion et de logique imparable qui nous tient en haleine sans que nous ayons à perdre notre innocence enfantine ni nous confronter à la réalité pesante des cadavres facétieux dont les thrillers sont d'habitude si friands.

    Seule manque à cette œuvre, pour en faire un classique du film noir, la présence d'une vamp digne de ce nom, une Bérénice Béjo par exemple, dont les jambes finement galbées et le regard empreint de perversité aguichante auraient donné un sens bien plus intéressant aux envolées volcanologiques du réalisateur que la prose de Tazieff, tout en chatouillant l’œil humide et la libido à sec du mâle européen, affalé devant le morne défilé des corps sans charmes des goulues de la télé, et qui se demande à quoi il sert depuis que la guerre se fait sans lui, que des femmes torturent elles aussi des taureaux dans les arènes et qu'avouer son désir sans avocat devient plus dangereux que de braquer une pharmacie sans ordonnance.
    Heureusement, les grands yeux clairs d'Isabelle Candelier sont là pour engloutir ses désillusions dans une promesse de fougue conjugale dont les plus amers sauront se réjouir en attendant faute d'être des héros.

    Courez voir ce film, la bière vous semblera plus fraîche et l'ombre des ifs plus accueillante.
    Courez rire de la mort, de l’Alzheimer galopant, de la lâcheté masculine et des maîtresses envahissantes.
    Ah ! Qu'il est bon, quand des nuages glacés crèvent en juillet sur les plages de l'atlantique et que les Syriens crèvent en masse sous le regard glacé de l'alliance atlantique, de savoir que la mort peut aussi nous toucher. C'est donc que nous ne sommes pas si vilains. Et puis c'est si joli une kermesse au milieu des tombes.

     

    Pégéo, un jour que la Mort Subite
    avait un bon goût de pomme.

     

    * Internationale du Film Anticapitaliste : Groupuscule obscurantiste de cinéastes anarchistes dégoulinants de bon sentiments souvent dénoncés ici ou là, ou encore là, il suffit de fouiller dans les critiques.

     


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