• 9 mois ferme9 mois ferme
    d'Albert Dupontel

     

    La justice est aveugle, c'est pour cela qu'elle exècre les globophages.
    Loin de présumer l'innocence enfantine avec laquelle ils gobent les yeux des autres comme l'électeur moyen avale les couleuvres d'un maquignon de la politique, elle ne voit en eux que des plaisantins de mauvais goût dont la monstruosité n'a d'égale que la bizarrerie gastronomique. C'est une iniquité indigne de la patrie des droits de l'homme dont l'art culinaire est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.

    Heureusement, Albert Dupontel répare cette injustice à travers un rafraîchissant conte d'Halloween qui ravit nos papilles carnassières et enchante nos pupilles sanguinaires.

    Tout est dans la subtilité des images et le symbolisme élégant de l'intrigue propres à ce cinéaste délicat, qui nous transporte, à travers une allégorie de la nativité presque pasolinienne, du mal vers le bien, de la jouissance bestiale à la niaiserie parentale, de la crucifixion des mal-aimés au berceau des enfants de l'amour. C'est beau comme une crèche gothique !

    Ange Gabriel des temps modernes, habillé de noir et l'esprit pas très sain, Bob le monstre met enceinte la justice, raide et virginale comme il se doit, qui, sous les traits de la juge Felder, s'étale à Pigalle et s'étiole aux Batignolles dans un moment d'égarement injustifiable et par conséquent condamnable par elle-même. « Aux innocentes le ventre plein ! », s'exclame le metteur en scène libertaire, qui ne peut s'empêcher de transformer sa fable nataliste en une virulente critique de notre appareil judiciaire et des mœurs déplorables qui ont cours à la cour dès que les femmes prennent le barreau en main.

    Le diable se dévoile et réalise sur écran la vengeance utopique du délinquant opprimé qu'est chaque citoyen confronté aux formulaires des impôts et aux radars automatiques.
    A
    h, faire un enfant dans le dos à la justice ! L'engrosser à son insu ; déverser dans ses entrailles de vierge glacée la semence diabolique du mal par le truchement d'un mâle diablotin ! Ah ! Maculer sa robe austère, sous laquelle se cachent d'obscurs désirs refoulés, des honteuses preuves du plaisir assouvi, dont elle tirera à coup sûr l'ADN déshonorant, preuve irréfutable de la flétrissure la souillant à jamais au souvenir de cette mésalliance furtive, et dont le fruit surgira, 9 mois plus tard, gluant comme un serpent d'Eden, rouge comme Belzébuth, braillard comme tous les gosses, et marqué dans ses gênes du sceau de l'infamie, rappel vivant de sa faillibilité. C'est si bon d'être ignoble envers les puissants !

    Que la parabole est douce à l'âme frustrée du citoyen étouffant sous les règles absconses d'un état technocrate que la férule des juges rend encore plus absurdes !
    Quelle délicieuse caresse aux pulsions anarchistes qui survivent encore en chaque être humain respectueux de lui-même malgré le matraquage publicitaire, le hollandisme normal et les somptueux Tapie qui écrasent le peuple endormi de leur avidité obscène !

    Tout est dit.
    Sous l'apparence joyeuse d'une bluette gore, et malgré la touchante réconciliation finale des parents involontaires autour du couffin, qui annonce les sucreries hollywoodiennes de fin d'année, ce film est une revigorante charge contre la perversité bien-pensante qui gangrène notre société depuis que Frigide Barjot mugit sur TF1, et une dénonciation de la subversion réactionnaire qui menace nos libertés chaque fois que le locataire de la Place Beauvau lorgne sur la Marine tel un globophage populiste. C'est si bon de s'en prendre aux bourreaux !

    Le spectateur raisonnable, pressé d'aller recharger l'horodateur*, sera sans doute agacé par le rythme balbutiant des envolées lyriques d'un avocat bègue débordant d'ineptie autant que d'enthousiasme. Qu'il n'hésite pas à se divertir en observant ses voisins. Bon nombre d'entre eux se trouvent en apnée, bouche ouverte et mâchoires crispées, dans un accès d'empathie physiologique avec le pauvre bougre particulièrement réjouissant. Armé de pop corn ou de boulettes de papier, il pourra tenter quelques paniers et retrouver le plaisir des farces de son enfance. C'est si bon d'être cruel sans risque !

    Certaines images à l'esthétisme chirurgical peuvent mettre en émoi les végétariens, qui auront avantage à fermer les yeux sur ces gamineries. Ne perdons pas de vue que les quelques détours obligés par un Grand Guignol tape-à-l’œil ne sont là que pour satisfaire le besoin automnal en protéines fraîches et en sels lacrymaux des spectateurs dont les yeux, encore humides de désir au souvenir des beautés alanguies qui s'offraient à leurs regards éblouis sur les plages méditerranéennes il y a peu, s'éteignent chaque soir un peu plus dans la désespérance du contribuable qui se sait justiciable.
    Détournons le regard de ces facéties de salle d'autopsie et laissons notre âme romanesque et rebelle se vivifier à la vue de ce couple s'enfantant dans la douleur des prétoires. C'est si bon de croire qu'il y a une justice !

    Courez voir cette nativité hilarante qui dévoile sans pudeur ce qui se joue vraiment sous la toge noire des magistrats.
    Courez vous rincez l’œil sur la scène d'amour la plus déjantée de l'année.
    Courez décaper votre excès d'indolence d'une prise d'humour acide dans un réel bain de tendresse.

     

    Pégéo, un jour de novembre sans chrysanthème.

     

    * Cette espèce névrotique, dont l'honnêteté empreinte de couardise confinant à l'absurdité le pousse à mettre plus de pièces que nécessaire dans les bandits manchots du fisc, a été décrite avec précision par le Dr. Mickey 3D dans son ouvrage Respire, Paris, 2003.

     


    votre commentaire
  • Blue JasmineBlue Jasmine
    de Woody Allen

     Cate Blanchett a été élue l'une des dix plus belles femmes du monde par des gens qui n'ont jamais vu la charcutière de la Rue de Martyrs. Il n'en fallait pas plus au facétieux Woody pour virevolter avec passion autour de sa muse, la caméra exorbitée telle les yeux turgides du loup de Tex Avery, dans le seul but, assez pervers, d'en déshabiller l'âme avec une impudeur qu'on ne rencontre habituellement que dans l'intimité obscure des confessionnaux de province ou sous la lumière trompeuse des cabinets de chirurgie esthétique.

     Dieu que cette femme est belle quand, la tête légèrement inclinée pour mieux faire admirer la vibration langoureuse de ses cils, elle pose sur nous, spectateurs en quête de séduction hollywoodienne, son regard flou de taupe shootée au Monsanto que dévoilent avec peine des paupières alourdies par un Martini-Xanax, avec une rondelle de citron pour rafraîchir l'haleine, s'il vous plaît ; on n'est pas chez Mimile.

     La magnifique actrice ! Quand elle se soûle, c'est toute la salle qui respire l'alcool aigre. Quand elle ravale ses pleurs, ce sont mille spectateurs qui déglutissent leur sinusite. Rarement déchéance aura été aussi communicative et aussi jouissive.
     
    C'est là tout le génie marketing du metteur en scène. L'ogre Woody a trouvé une nouvelle proie. Il sait à quel point la spectatrice moyenne de plus de 50 ans qui constitue le gros de son femmes-club, engoncée dans sa gaine et geignant des genoux, à qui les hommes ne cèdent plus leur place dans le métro par galanterie mais par compassion, se délecte avec jubilation d'une revanche honteuse lorsque le cynique cinéaste détruit la plastique divine de l'idole. Ah qu'il est bon, pour le peuple bouffi des prochains grabataires, de pouvoir admirer les cernes distendus de la beauté qui s'écroule, ses paupières brûlantes d'une garance malsaine, son nez gonflé de mucosités larmoyantes ! Ça c'est du cinéma, du vrai, du réaliste, du destructeur qui déboulonne les mythes à coup de catharsis revigorante, sans choquer les médias, refroidir les ancêtres, échauffer les puceaux, ni broncher d'un orteil.

     La perversité de l'auteur est cependant plus profonde qu'il n'y paraît. A travers la déchéance de cette femme humiliée, trompée, ruinée, rejetée, abusée qui, de Charybde en Scylla et de tailleur Chanel en blouse nylon à fleurettes brunes, rejoint la foule immense des sans-avenir dépouillés de leur rêves, c'est l'Amérique et son hypocrisie conformiste que dénonce le gnome à lunettes.

     Tout est dit.
     
    Sous l'apparence d'un portrait de femme au bord de la schizophrénie, ce film est un brûlot anticapitaliste, un pamphlet contre la société des apparences et de l'anoblissement par la crapulerie, une charge virulente contre l'industrie du luxe et son pendant pharmaceutique, véritables Yin et Yang de l'avilissement des élites,  dont les angoisses existentielles ne trouvent d'exutoire que dans l'ostentation élitiste ou la désincarnation médicalement assistée sous l'égide des dieux Vuitton et Tranxène. C'est triste et fulgurant comme une fausse note dans un prélude de Debussy ou l'explosion de joie d'un vainqueur de l'Eurovision.

     Nous cherchons tous le bonheur et celui-ci, Woody le sait, n'est accessible qu'en embrassant notre humaine réalité. Elle a les couleurs des tapisseries fanées, le goût des frites molles et l'odeur des fins de journées. C'est ça le rêve démocratique !

     Cette œuvre, sans doute financée par l'IFA*, est aussi une ode aux valeurs fondatrices de toute société égalitariste et fraternelle : la bière en conserve, les pizzas froides, les débardeurs tachés et les cheveux gras taillés en franges rudimentaires, toujours utiles pour effrayer les sexagénaires trop entreprenants ou tromper l'ennui quand le tabac à mâcher vient à manquer.

     Le nez bouché et les lèvres pincées - ce qui ne facilite pas l'oxygénation des organes – Jasmine fuit, va, court, vole et se venge telle une Médée abonnée à Gala.
     
    À force de traiter la réalité avec le dédain et la classe des égéries de Wall Street, elle met sa vie en l'air avec une conscience et une détermination dont s'enorgueillissent peu de bourreaux professionnels. On ne saurait l'en blâmer car on en rit et c'est bien ça qui est triste.

     Vigoureusement aidée dans sa reconquête d'elle-même, c'est à dire sa descente aux enfers ordinaires, par un dentiste lubrique, une sœur lubrique, un diplomate lubrifié et un garagiste huileux, elle a peu de chance d'échapper à l'auto-fiction marmonnée sur les bancs publics. C'est tragique. Le monde est tragique. On ne peut plus se mentir sans passer pour un fou ; on ne peut plus mentir aux autres sans passer pour un fourbe. C'est déprimant. Bientôt, on ne pourra plus croire en Dieu et ce sera la fin du spectacle de masse.

     Courez donc voir Blue Jasmine avant que la dictature de la réalité n'ait arasé jusqu'aux rêves des artistes.
     
    Courez vous régaler de l'enchevêtrement troublant du rire et des larmes que nous offre, l'air de rien, une très grande comédienne.
     
    Courez lire dans ses yeux cette part de nous-mêmes qui nous fait si peur que l’on accepte de s'oublier.

     Pégéo, 34 septobre 2013,
    un jour où l'automne encore jeune
    faisait semblant d'y croire.

     

    * IFA : Internationale du Film Anticapitaliste, Groupuscule obscurantiste de cinéastes anarchistes dégoulinants de bons sentiments souvent dénoncés ici ou là, ou encore là, il suffit de fouiller dans les critiques d’Ad-Absurdum.


    votre commentaire
  • PaulettePaulette
     
    de Jérôme Enrico

    Les vieux ont de l'avenir, et pas seulement dans le compost universel. Au cinéma aussi.
     
    Après Tatie Danielle, Les Vieux Chats et Amour, voici le dernier opus des productions gérontophiles, qui remplacent désormais les tartufesques accolades d'un ex-président dans les maisons de retraite pour nous rappeler de rendre visite à Mémé avant que l'huissier ne s'empare de ses bijoux.
     
    Paulette, sorte de Carmen Cru* des HLM aigrie et  venimeuse, promène sa déchéance enrobée de lainages élimés entre les murs de béton artistement tagués d'une de ces cités qui embellissent de leur orgueilleuse décadence les abords délaissés des grandes villes transformées en mouroirs touristiques.
     
    Aussi pingre qu'acariâtre, elle n'hésite pas à dépouiller de plus affamées qu'elle des appétissants rebuts, que de compatissants maraîchers jettent en pâture aux indigents titulaires de la carte vermeille. C'est dire la méchanceté de cette femme, catholique pratiquante et raciste (il n' y a pas de pléonasme, c'est compatible sans être obligatoire), qui n'a même pas la dignité nécessaire pour s'éteindre en silence ou du moins placer son minimum vieillesse sur un plan épargne obsèques. C'est une honte, malheureusement représentative du comportement égoïste de la génération actuelle du troisième âge, trop habituée à l'assistanat depuis que De Gaulle a laissé la chienlit recouvrir le pays pendant qu'il soignait ses rhumatismes à Baden-Baden.

    Heureusement, quelques d'jeuns, issus des écoles de commerces mises en place dans les ZEP pour sécuriser les cages d'escalier, volent au secours de son âme décatie et lui redonnent le goût de la vie, de l'amour de son prochain, du respect pour l'enfance métissée, ainsi qu'une certaine dignité empreinte de modernité teintée d'une attirance obsolète pour la Suze, en la soutenant vigoureusement dans ses efforts de réinsertion.

    Ah, la fable généreuse sur la solidarité intergénérationnelle !
     
    Dieu qu'il est bon de voir ces enfants des barres de béton et des barrettes de chit polir affectueusement la face de la vieille dans un rude apprentissage pédagogique sur la réalité de l'exercice de la libre concurrence en milieu hostile !
     
    Qu'il est rafraîchissant de constater que l'appât du gain n'est pas la seule motivation de ces adorateurs de jeux en ligne : la peur, la fierté mal placée, la haine, l'addiction aux drogues et le machisme intégriste sont aussi de puissants ressorts émotionnels, trop souvent négligés dans le décodage du fragile équilibre psychologique de ces facétieux garnements.
     
    Qu'il est attendrissant de voir grands-mères et petits enfants se retrouver autour d'un projet de développement économique commun, mutualisant leurs compétences dans une mise en œuvre radicale des lois du marché au bénéfice des junkies avachis et des retraités délabrés.

    Qu'importe que cette économie soit parallèle, l'important est que les vieux s'amusent et que les jeunes soient occupés. Et si, saisissant sa chance, l'ancêtre sait chauffer ce chaud chichon en chaussons si sensuels sans suer sous ses chiffons, c'est parce que le marché existe et on aurait bien tort de le laisser à ces sales étrangers qui, depuis toujours, ne font rien qu'à venir étrangler nos fils et nos compagnes au lieu, comme il se doit chez les honnêtes gens, d'abreuver nos sillons de leur sang impur. (Rouget de l'Isle révèle ici sa vocation frustrée de gynéco et personne ne dit rien, mais le monde entier se marre dès que résonne La Marseillaise, ce qui est heureusement assez rare, grâce soit rendue à nos athlètes pour leur pudique abnégation et leur vocation de seconds).

    Malheureusement ce film de propagande néo-libéral, plutôt rafraîchissant au milieu de la production de masse gauchisante qui envahit les écrans depuis quelques années sous l'impulsion de l'IFA**, tourne subitement à la farce pâtissière et à la comédie romantique, dès que la Mamie dealeuse s'émancipe et vole de succès en succès tout en se découvrant une soudaine et peu crédible tendresse pour son entourage. Comme si l'argent rendait aimable et généreux ! Comme si c'était une solution à la cupidité ! Comme si seuls les pauvres hésitaient à dépenser de l'argent.

    Tout est dit.
     
    On croyait avoir affaire à une revigorante remise en question de l'habituel discours compassionnel et laxiste sur la dure vie de ces pauvres vieux, leur fragilité revendiquée comme une preuve d'innocence, leur abandon, leur isolement, leur effondrement physique programmé précurseur d'une déchéance sociale insoutenable et autres clichés issus de l'accouplement contre-nature de dames patronnesses angéliques avec des bolchéviks larmoyants, et voilà qu'on découvre un remake, à peine épicé de quelques kilos de haschisch, de La Cuisine au Beurre avec les Mémés Tubbies en héroïnes mal raffinées.

    Certes, Bernadette Lafont a toujours une sacrée droite et une voix assez chaude pour faire fondre une tablette de chocolat marocain d'un claquement de langue, mais où est passé le message d'espoir pour les grabataires séniles - celui de retrouver la dignité par le travail - qui est à l'origine de cette parabole libérale ?
     
    Qu'est devenu l'enthousiasmant « Travailler plus pour gagner plus » qui, malgré le sulfureux parfum de cannabis qui s'échappe des permanentes matriarcales, donnait tout sa force didactique et entrepreneuriale à cette œuvre de saine propagande ?
     
    Il disparaît hélas à mi-parcours pour faire place à une incroyable gentillesse générale, exception faite d'un mafieux russe fan de Jo Dassin. Ces gens-là connaissent d'incroyables tortures.

    On se doute que le réalisateur, se soumettant à la veulerie bien-pensante de l'époque et à la joviale influence paternelle, a mis du foin dans son herbe afin que son film satisfasse aux standards bien-pensants des années Hollande, patrie des coffee-shops. Le spectateur libéral antifasciste peut en ressortir un peu déçu par tant de mièvrerie, mais s'il sait s’esbaudir de quelques clichés bien présentés et s'esclaffer sans honte des réparties cinglantes que crachent les Mémés tape-durs en s'accrochant à leurs dentiers, il pourrait ressortir de la salle obscure le cœur plus enjoué et l'esprit plus large qu'à la fin d'une convention du Medef ou d'une réunion de l'Opus Dei.

     Courez voir ce film si vous cherchez à arrondir votre minimum vieillesse tout en rencontrant du monde, ça vous donnera des idées d'évasion.
     
    Courez voir Paulette si votre grand-mère vous amidonne les neurones avec sa rigidité morale et vous aigrit l’œsophage son pain d'épice en guise de spice-cake : vous découvrirez que ça n'est pas irrémédiable.
     
    Courez goûter l'humour dérisoire des détresses véritables, ça ne changera rien à la misère des vieillards croupissant d'angoisse et d'ennui au fond de leurs deux pièces sonores du cinquième avec ascenseur en panne, mais vous en aurez ri au moins une fois avant que ça vous tombe dessus.

      

    Pégéo un soir de chandeleur
    où les crêpes avaient un drôle de goût.

     

     * Carmen Cru : La méchanceté des vieux incarnée en de magnifiques planches en noir et sombre dans une BD de Lelong qui était à elle seule une raison de chiper Fluide Glacial au libraire.

     ** IFA : Internationale du Film Anticapitaliste. Association de cinéastes malfaisants particulièrement active en 2012. cf. Le Havre, Querelles, Bullhead, Cherchez Hortense et d'autres.


    votre commentaire
  • Alceste à BicycletteAlceste à Bicyclette
       
    de Philippe Le Guay

     

    Tout le monde connaît Alceste. C'est le phasme apprivoisé qui honore régulièrement ces critiques de son élégante présence.
     
    Eh bien l'infâme Luchini s'en est fait faire un film à sa propre gloire ! Dans une mise en abîme à double détente qui ressemble fort à un gouffre vertigineux d'égomanie papillonnante, il s'interprète lui-même faisant semblant de vouloir jouer le Misanthrope.
     
    Ah, le misérable gredin ! Gringalet renfrogné, glapissant de grincheux gargouillis dans un galimatias grasseyant et grivois de ganache globuleuse !
     
    Certes, Alceste gronde, grommelle et grogne avec grotesque contre les grossièretés grouillantes, que de grimaçants groupuscules graillonnent comme des gramophones grinçants dans des gargotes sans gloire où gloussent des gigolos gangrenés qui se prennent pour des grands et ne sont que des gnomes. Mais il le fait avec élégance, panache, une verve acariâtre, et sans lésiner sur les douze pieds classiques qui martyrisèrent nos oreilles collégiennes avant que les rappeurs ne les achèvent de leurs rimaillements pleurnichards scandés avec une puissance sonore et une conviction forcenée inversement proportionnelle à leur talent.

     Quand le Misanthrope se déchaîne, c'est irritant mais c'est salutaire. Sa mine chagrine ornée d'une chevelure grisâtre est un gage de sincérité qu'on admire.
     
    Alors pourquoi, diantre, le facétieux Fabrice ne se départit-il point de son éternel soupçon de perversité malicieuse, cachée sous un sourire narquois sans cesse frémissant, grâce auquel il essaye de faire passer pour de saillantes pointes d'esprit les plus plates billevesées et les poncifs les plus éculés sur le théâtre ?
     
    Parce que c'est un malin. Le sémillant trublion sait qu'il est trop sautillant pour pouvoir jamais jouer le Misanthrope avec toute la rugosité que réclame le rôle.
      
    Il joue à faire semblant de vouloir s'y coller
      
    Pour agacer le monde, tout en étant filmé
      
    Et se voir en Alceste sans jamais y toucher,
      
    Fuyant la vérité qu'il ne veut exposer.

     Bref il fait son Misanthrope en étant l'anti Alceste parfait.
      
    C'est honteux ! C'est drôle mais c'est honteux. Et bas. C'est humain. Certes.
      
    Mais je hais cet aspect de la nature humaine
      
    Et je conçois pour lui une effroyable haine.

    De quoi parle ce film ?
      
    Tout le monde connaît le Misanthrope aussi se doute-t-on que l'intérêt de cette œuvre est ailleurs.
      
    Le titre semble être un premier indice. Si Alceste n'est pas le véritable sujet, c'est donc la bicyclette l'héroïne. On y est presque. Pour décrypter la profondeur psychologique de la démarche du réalisateur, qui n'hésite pourtant pas à nous asséner le A bicyclette chanté par Montant et mettre ainsi en exergue une Paulette absente du scénario mais pas des écrans actuels sous la houlette d'un producteur ami (ça c'est du placement de produit !), il suffit de se remémorer ces vers à pieds chancelants que déclament à la Bastille, lors des hivers trop doux, les consommateurs de culture nostalgiques d'Avignon, tandis que les néo-vendéens se languissent des embruns tropicaux qu'apporte aux temps chauds le vent du large sur les côtes océanes :
      
    Ça se passe sur l’Île de Ré, refuge des bobos,
      
    Qu'on fait à bicyclette, du moins quand il fait beau,
      
    Télérama en poche et Molière à la main.
      
    Car cette île n'est plus faite pour les marins,
      
    Ni les cultivateurs, ni même les sauniers.
      
    Elle n'est plus qu'une réserve pour citadins stressés.
     

    Ah, les alexandrins, quelle élégante tournure !
      
    La moindre baliverne y prend une fière allure.

     Bon. Mais alors, de quoi parle ce film ?
      
    Et si le sol de Ré était le vrai sujet ?
      
    L'île, ou plutôt le phénomène îlien ? Ce lieu si propice à la promiscuité forcée que régulent les marées, aux rencontres étranges, aux amitiés recluses, aux amours silencieuses et aux huis-clos saignants, qu'abritent des bâtisses aux prix exorbitants malgré l'humidité, le sel qui ronge les murs, les orages qui engorgent les fosses septiques et le vent qui rabat les effluves de guano dans les patios secrets où les antiques lavoirs servent de jacuzzi comme dans les magazines ? L'île, le plateau de théâtre idéal, d'où ne nul ne peut s'échapper, forçant les personnages à jouer ou mourir.
      
    Mais Ré n'est plus une île depuis qu'un drôle pont
      
    La péninsularise des ses arches de béton.

     Mais quel est donc le sujet de ce film,à la fin ?
      
    Luchini, bien sûr ! C'est écrit dans le titre. Puisque c'est lui Alceste ! Le seul, le vrai, l'atrabilaire séduisant, le cynique souriant, l'aigri condescendant au regard de clown enfantin et pervers. 

    Tout est dit.
      
    Certes, Lambert Wilson en  beau gosse lourdaud à la sensualité animale, héros d'une série télé aussi nunuche qu'une interview de Mireille Mathieu visitant une maison de retraite, est plus qu'un faire-valoir. Et la relation hypocrite à base de manipulation teintée d'admiration jalouse et d'ambiguïté masculine qu'ils exercent l'un sur l'autre frôle par instant l'élégant ballet de séduction des grèbes huppés pratiquant la nage synchronisée. Certes l'apparition fugace et honteusement couverte d'une jeune actrice porno de bonne famille, dont les lèvres assassines font oublier la diction criminelle, attise brièvement l'intérêt du spectateur à la lippe humide pour un renouveau moins littéraire et plus organique du cinéma français.
      
    Mais il n'en reste pas moins que ce film est une auto-glorification du professeur de diction et juge des belles lettres qu'est cet adepte de la logorrhée télévisée impérieuse à destination des masses populaires, qui prennent encore Céline pour un écrivain hanté par la déchéance et l'ignominie des hommes, alors que c'est seulement le prénom d'une chanteuse québécoise hantée par son tour de hanches et l'anémie de son homme. (Ceux-là mêmes qui croient que le dodécasyllabe est un alexandrin alors que c'est la pendule qui sonne l'heure du casse-croûte). 

    Ça pourrait être pédant et pourtant c'est léger.
      
    Alceste est détestable et Fabrice est affable.
      
    Quand l'un se met à table, l'autre récite des fables.

     C'est donc à un véritable tour de force théâtral, chargé d'ambiguïté au sens baroque du terme, que se livre le facétieux comédien, qui réussit à incarner à la fois, et sans frémir des oreilles, Alceste dans son hautain et sain mépris de l'espèce humaine, et son exact contraire empreint de séduisante duplicité.
      
    Quel brio, quelle intelligence, quelle ardeur comique !
      
    Alceste, le vrai, le mien, a ri à s'en décrocher les pattes médianes. C'est dire.

     Courez voir ce bijou de précision, judicieusement rythmé de bienfaisants gags bon-enfants que n'aurait pas reniés Fernandel.
      
    Courez voir ce film si vous avez dormi en classe, bercés par les rimes tatillonnes qu'ânonnait sans joie un prof syndiqué et aimeriez goûter enfin un peu de la légèreté réelle du vers français classique.
      
    Courez rire, sourire et oublier ces instants sans prétention aucune, juste parce que c'est bon.

     Pégéo, un jour d'anormale bienveillance.

     

     


    votre commentaire
  • InvisibleInvisible Invisible
      
    de Boris Weinberg

     Est-ce un film ou un objet d'interrogation existentialo-cinématographique ? A moins que le projectionniste n'ait succombé à un excès d’anxiolytiques.
     
    Ça commence par un long écran blanc et silencieux. L'impatience favorisant la paranoïa, on se demande si l'on est pas en face d'une version filmée de la toile blanche de Kasimir Malevitch qui orne les murs du Musée d'Art Moderne de New York*. D'ailleurs, hormis Alceste qui n'est pas venu aujourd'hui, qui a entendu parler de Boris Weinberg ? Personne  ne peut réellement porter un nom qui sent autant le pseudonyme à moins d'être un cinéaste honteux, ce que Weinberg, dans les rares interviews que des journalistes faméliques acceptent de lui demander, semble revendiquer avec un sens du paradoxe en totale cohérence avec le début inexistant de son film.
     
    La salle bruit d'un murmure où se télescopent l'admiration amusée, la dignité offensée et la frustration des amoureux que plus rien ne cache. Présenté comme ça, c'est ennuyeux. Si, si. A vivre aussi. Si, si. Jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que la rumeur provient désormais des murs, c'est à dire du film et que l'écran se déforme comme si quelqu'un se déplaçait en rasant l'envers de la toile sur laquelle, petit à petit, se projette l'image d'une foule de plus en plus dense et agitée. Silence immédiat du public fasciné.

    Et Daniel parle.
     
    Il est dans la foule mais personne ne le voit à part les spectateurs, ce qui leur demande un effort d'abstraction encore plus important que celui réclamé par les élucubrations temporelles de Camille Redouble. Boris Weinberg vient d'inventer le cinéma en 3D négative, la mise en abîme de l'abîme. Ce n'est pas sans danger, surtout pour les personnes atteintes de strabisme divergent, qui doivent impérativement porter des lunettes polarisantes lors de la projection sous peine de tourner de l’œil. C'est vrai aussi pour les inconditionnels de TF1 dont la crédulité congénitale ne saurait supporter un tel effort d'imagination à double détente sans entamer de façon irréversible leur capital de disponibilité publivore.
     
    Soyons généreux et un brin condescendant, le film ne commence peut-être pas vraiment de manière aussi pitoyable mais ce jour-là c'était comme ça et il n'y a pas de raison de mentir.

    L'argument est simple, ténu même, à limite de la transparence.
     
    A force d'être seul, Daniel est devenu invisible.
     
    Au début de ce film testament (on peut raisonnablement penser que Boris Weinberg n'a pas survécu au montage et que le final cut lui fut heureusement fatal) le héros, pardon le narrateur, au moment de se jeter anonymement et sans cris sous les pieds de la foule qui le piétinera définitivement de son indifférence réaliste, entreprend de nous narrer – de Narr, le fou, l'idiot en allemand maternel de B.W. – en un long flash-back, comment il en est arrivé là.
     
    Tout petit déjà, malgré un physique avenant rare chez un nouveau-né antérieur aux campagnes anti-tabac, il semblait jouir d'une étonnante faculté d'inexistence, au point d'être oublié par sa mère venue déposée sous X avant de disparaître, comme si les maternités étaient de vulgaires commissariats et l'Etat Civil une simple main courante. La suite de sa vie ne sera que la déclinaison de ce surgissement trop bref pour qu'il y crût vraiment. Même l'amour incompréhensible de la belle Lisa pour cet ectoplasme en formation n'arrive à lui rendre un peu de consistance. Il est vrai que l'amour rend aveugle et que Daniel n'avait pas besoin de ça pour se couper définitivement du monde.

     Visiblement, pour le réalisateur, la solitude c'est comme le vitiligo. Ça commence par des taches blanches à peine notables, qui s'étendent lentement au cours de la vie jusqu'à recouvrir la totalité du corps sauf les yeux, et là, on disparaît. Chez les albinos ça va plus vite mais on n'a pas le charme du suspens.
     
    Daniel se forge donc une identité solitaire, sans doute pour se conformer aux désirs de Maman dirait Oncle Sigmund, mais plus sûrement pour éviter les baffes éducatives généreusement distribuées dans l'orphelinat où il a échoué, quelque part au fond d'une sombre vallée corrézienne arrosée par les larmes des enfants d'origine non-contrôlée comme dans les livres de Dickens ou d'Emile Zola.

     A force de ne voir personne, personne ne le voit, ce qui prouve que l'auteur n'a pas dormi pendant les cours d'optique à l'école de cinéma, mais il aurait dû faire de même pendant ceux traitant des techniques narratives. L'invisibilité ronge la frêle silhouette de Daniel pendant plus de trente ans avant d'en venir à bout, c'est dire si l'être humain est résistant et le spectateur patient.

     Tout est dit mais était-ce bien la peine ?
     
    Oui ! répondent en chœur les Timides Associés, blottis dans les recoins empoussiérés des discothèques désertes et qui se voient enfin en stars du grand écran.
     
    Oui ! marmonnent les Grognons Esseulés du fond des impasses obscures où ils concoctent leurs discours acariâtres.
     
    Oui ! s'exclame la foule des Dépressifs Anonymes qui sont à la société moderne ce que la masse sombre est à l'astrophysique, la seule explication plausible à une cohésion de l'univers sinon incompatible avec les équations d'Einstein.
     
    Oui ! s'enthousiasment les esthètes de tous bords dès qu'apparaissent sur l'écran les jambes d'Elske Weissmann, dont le fuselage sirènéen entraîne le regard ébahi des amoureux du 7ème art vers un buste au relief troublant de douceur prometteuse, au-dessus duquel s'épanouit, juste assez malicieux pour que le diable existe, un regard si délicieusement mortel qu'on aimerait être seul, quitte à être invisible, pour s'y perdre un instant avant de disparaître.

     Certes, cette œuvre n'est pas sans rappeler le justement oublié Hors-Champ de Sylvie Germain**, mais il apporte à la lente désagrégation sociale du personnage symbolisée par  sa transparence croissante une dimension mythologique, à la limite entre le fantastique tolkienien et la tragédie sartrienne, que n'atteint pas la romancière emberlificotée dans un quotidien trop concret pour ne pas être ennuyeux.

     Car c'est là l'étrange paradoxe de cet objet cinématographique incongru, que de flirter en permanence avec le rien sans jamais provoquer le bâillement ni le curage d'oreille  intempestif, réactions habituelles du public averti (Alceste, Luchini et moi) face à l'indigence des scénaristes plasticiens du cinéma néo-nihilistes dont Weinberg se réclamerait s'il avait un tant soit peu d'honnêteté intellectuelle.

     Deux yeux ne seront pas de trop pour admirer la performance de Bernd Niemand, dont la plongée dans la solitude puis l'isolement se lit en un long glissando de l'expressivité faciale vers le néant, une prouesse dont seuls furent capables jusqu'ici les trépassés du Titanic.
     
    La similitude est d'ailleurs frappante entre la noyade glacée des affamés d'espoir victimes de l'arrogance technique des maîtres des mers et l'engloutissement progressif de Daniel dans l'invisibilité au fur et à mesure que les échecs, les abandons et l'incompréhension des regards transforment sa peur d'être en trop en certitude de n'être rien, jusqu'à la transparence annihilante, le plongeon dans l'océan d'indifférence où il se jette avec une douce tristesse parce que là, enfin, il trouvera sa place, fût-elle invisible, la seule cohérence possible entre lui et le monde.

    Courez voir ce film avant qu'il ne disparaisse des écrans.
     
    Courez ouvrir les yeux sur l'invisible dont les fantômes parsèment nos rues, cachés derrière leurs hardes pouilleuses et leurs écriteaux sans orthographe.
     
    Courez puiser des forces dans ce conte du néant avant que les grands froids d'hiver ne gèlent les cœurs et que l'auteur ne meurt par compassion avec son œuvre.

     Qui sait quels trésors invisibles se cachent entre nos corps ?

     Pégéo, une nuit où les étoiles refusaient de briller.

     

     * Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch : superbe monochrome symbolisant l'alliance de la Russie à la France à travers la combinaison de leurs blancs respectifs. Étonnamment, ils jaunissent au même rythme. Il n'y a pas de quoi être fier.

     ** Seule œuvre saugrenue de l'excellente Sylvie Germain dont Le Livre des Nuits et ses suites balayent un siècle d'histoire d'un souffle épique, brûlant de passion pour la vie et la langue.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique